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Société

Interview

"Raymond Aubrac a marqué Marseille par son passage"

Grand résistant décédé mardi soir, Raymond Aubrac avait fait un passage, court mais décisif, à Marseille, où il était encore récemment pour œuvrer à la transmission de la mémoire. Entretien avec Robert Mencherini, historien et auteur de "Résistance et occupation", dont la postface est signée Raymond Aubrac.

Raymond Aubrac en 2009

Raymond Aubrac en 2009
Alain Bachellier / Flickr

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Marsactu : Comment Raymond Aubrac est-il arrivé à Marseille ?

Robert Mencherini : Avant le passage à Marseille, il faut d'abord rappeler son parcours comme résistant. Il a créé le mouvement Libération avec Emmanuel d'Astier de la Vigerie et bien sûr Lucie, son épouse. Il a été très proche de Jean Moulin, avec qui il a été arrêté à Caluire (près de Lyon, ndlr) en juin 1943, il a été torturé par Klaus Barbie, c'est Lucie qui l'a fait évader. Il est alors parti à Londres avec elle, puis à Alger. Et c'est d'Alger qu'il a gagné la région avec les troupes du débarquement puisqu'il avait été nommé commissaire de la République par le général de Gaulle. C'est un itinéraire déjà extraordinaire pendant la guerre et ensuite il va marquer la ville par son passage.

Quel est alors son rôle ?

Il avait reçu pour mission du général De Gaulle de remettre en marche  l'économie, de faciliter les opérations militaires alliées, d'assurer le ravitaillement militaire et de la population, l'ordre. Tout cela en même temps... C'est dans ce cadre qu'il a décidé des réquisitions qui avaient pour fonction principalement de remettre en marche les transports, qui étaient indispensables pour les troupes américaines qui remontaient la vallée du Rhône. Il a réquisitionné des entreprises de portuaires et ferroviaires, dont les deux principales étaient l'Aciérie du Nord à Menpenti et Coder dans la vallée de l'Huveaune. Ça a marqué énormément les salariés de cette époque. C'est aussi à Marseille qu'ont été créées les FRS - forces républicaines de sûreté - pour remplacer la police qui s'était un peu trop compromise avec Vichy. Ce sont elles qui vont donner ensuite les CRS. On l'a considéré comme un peu trop non conformiste avec toutes ces réformes et il a été rappelé à Paris en janvier 45.

Ces réquisitions ont-elles laissé des traces, notamment chez les syndicats ?

Pendant quelques temps, cette mémoire s'est conservée puis cela s'est perdu alors que c'était tout de même énorme. Cela concernait 15 000 salariés, les 15 plus grandes entreprises de Marseille étaient sous gestion ouvrière et cela a duré même après son départ, jusqu'en 1947. Le commissaire qui lui a succédé a d'ailleurs rendu hommage à ces réquisitions en disant que c'est grâce à elles qu'on a pu relancer l'économie. Le fait de faire participer les salariés, ce qui était dans le programme du CNR (conseil nationale de la résistance, ndlr), via des comités de gestion consultatifs a mobilisé énormément et fait qu'il y a eu à ce moment-là une grande productivité. Dans les Aciéries du Nord, la première locomotive réparée est sortie le 4 septembre 1944, alors que le débarquement a eu lieu le 15 août !

Il a aussi un rôle politique important à cette époque où Gaston Defferre est pour la première fois maire...

Le commissaire de la République avait tous les pouvoirs, y compris de vie ou de mort puisque c'est à lui qu'on faisait appel pour obtenir des grâces. Et parmi ceux-ci, il avait celui de nommer toute une série de responsables. Il a désigné le socialiste Gaston Defferre maire de Marseille et Jean Cristofol, qui était député communiste avant guerre, président du comité régional de libération. Il essayait de concilier, mais s'est appuyé surtout sur une force très importante à Marseille à l'époque : la CGT. Cela lui a été reproché, on disait qu'il était trop proche des communistes.

Par Gaston Defferre aussi, lui qui préférera plus tard s'allier avec le centre-droit plutôt qu'avec les communistes ?

A Marseille, il y avait une concurrence traditionnelle. Le fait qu'il s'appuie sur ces derniers a mécontenté les socialistes et notamment Gaston Defferre, grand résistant aussi avec le réseau Brutus,  qui était en pleine ascension politique. Mais après la Libération la course au pouvoir est revenue. Raymond Aubrac s'est retrouvé un peu pris entre le marteau et l'enclume.

Lors de son discours en mars au Dôme, François Hollande l'a cité comme l'un des grands hommes de la ville. Avez-vous l'impression qu'il est considéré comme tel aujourd'hui à Marseille ?

Les figures de la Libération malheureusement ont été beaucoup oubliées, les Marseillais ne savent plus qui était Raymond Aubrac. En tant qu'historiens, on essaye de montrer le rôle important qu'il a eu à Marseille. C'était une grande figure, mais il y avait aussi tous les résistants anonymes et je trouve qu'on ne développe pas assez cette mémoire à Marseille. C'était la première capitale de la résistance, ce que souvent on ne sait pas. La ville a connu la résistance pour sauver les persécutés, mais aussi ce qu'on appelle la résistance des mouvements, puis la résistance populaire, armée. Aubrac était très intéressé par la perpétuation de la mémoire, avec ces derniers temps une activité extraordinaire, à l'image de ce que faisait Lucie, il a parcouru toute la France, les écoles, collèges et lycées. Il est venu à Marseille en novembre dernier pour présenter mon ouvrage dont il avait fait la postface. Il était aussi l'un des parrains du musée virtuel de la résistance en Provence, qui est en ligne depuis décembre. Où l'on trouve d'ailleurs une photo prise en septembre 1944 lorsqu'il reçoit de Gaulle à Marseille...

Par Julien Vinzent, le 11 avril 2012

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Vos commentaires

1 commentaire
sur ""Raymond Aubrac a marqué Marseille par son passage""

Jean-Marie LEFORESTIER, 11 avril 2012 à 18:53 min

"Pol", blogueur sur Mediapart vient d'y publier un témoignage de Raymond Aubrac concernant sa nomination à Marseille. Il y dit notamment :
"Le 7 août, le général de Gaulle m’a reçu pour me faire savoir qu’il me confiait cette mission – pour laquelle je n’étais pas du tout volontaire. C’était une mission très lourde. J’étais très jeune, j’avais juste trente ans. Pas d’expérience administrative, et… Mais je savais ce qu’impliquait cette mission, mais on n’avait pas l’occasion de discuter, c’était comme une mission militaire, il fallait l’accepter."
http://blogs.mediapart.fr/blog/pol/110412/raymond-aubrac-et-la-liberatio...

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