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Culture

D'une rive à l'autre. Algérie 1/3

La culture algérienne en chantier

Des artistes algériens vont présenter leur création en 2013, dans le cadre de l'année capitale européenne de la culture. Nous sommes allés à leur rencontre à Oran et Alger, et ils nous ont fait part de leurs difficultés à exercer leur métier.

L'Opéra d'Oran, en chantier. Tout un symbole du statut des artistes en Algérie

L'Opéra d'Oran, en chantier. Tout un symbole du statut des artistes en Algérie
Elodie Crézé

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Envoyée spéciale en Algérie. Sur la place d'armes d'Oran, l'opéra, vestige de la période coloniale, semble impassible face à l'agitation des ouvriers et des pelleteuses retournant la terre sous un soleil tiède de novembre. Le passé a figé son empreinte dans la majestueuse bâtisse, tandis que le chantier rappelle le temps révolu et celui à venir. L'avenir cacheté par l'incertitude auquel l'on doit vouer toutes les espérances, à la manière des artistes algériens, malmenés par leur condition, en cours d'écriture. 

"La candidature comme capitale européenne de la culture est l’occasion de regarder en face les blessures qui auront plus de 50 ans en 2013." L’allusion à la guerre d’Algérie et aux relations passionnelles entre la France et son ancienne colonie est sans équivoque. Cette citation, extraite du site de Marseille-Provence 2013 affiche l’ambition réconciliatrice des organisateurs de l’année capitale entre les deux rives méditerranéennes.

Reflet de cette volonté, des accords de coopération ont été décidés, notamment entre Alger et Marseille, dans les domaines des musées - avec des prêts de collections, en vue de fournir des expositions temporaires durant l’année capitale. Des partenariats ont été signés avec des associations et des établissements culturels algériens, ou encore entre des théâtres (théâtre de Lenche et Théâtre National Algérien). Outre ces actions, la collaboration entre des artistes algériens et Marseille-Provence 2013 a été scellée sous le slogan "d’une rive à l’autre".

Créer des liens "entre des jeunes d’Algérie et des jeunes de France autour d’un destin commun", voilà la noble espérance du metteur-en-scène Ahmed Khoudi. Celui-ci a un temps envisagé de travailler avec la Compagnie marseillaise Alzhar pour 2013. Des retombées symboliques, en termes de reconnaissance sont globalement attendues par ces alliances entre les artistes et Mp2013. Elles ne font nullement figure d’exil temporaire ou de dérobade face à une censure potentielle qui porterait atteinte à la liberté de création en Algérie.

Aucun cas de censure

Ahmed Khoudi, également enseignant à l’ISMAS (Institut national Supérieur des Métiers des Arts du spectacle et de l’Audiovisuel) est formel, "depuis plus de trente ans que j’exerce ce métier en Algérie, je n’ai jamais rencontré un cas de censure. Cette liberté est valable pour le théâtre qui touche un public très restreint et ne constitue donc aucun danger, mais je crois que la situation est toute autre concernant le cinéma et la télévision qui, eux, touchent des millions de spectateurs. Je sais par exemple que des films n’obtiennent pas l’autorisation de diffusion pour des motifs très futiles."

Ameziane Fehrani, journaliste culturel pour le quotidien El Watan, estime pour sa part que le secteur cinématographique comme l’ensemble du secteur culturel connaît des améliorations : "Après l’indépendance, c’était la catastrophe, les salles de cinéma étaient gérées par les communes qui n’avaient aucune compétence pour ça. Aujourd’hui, une quarantaine de salles ont été rénovées, et l’on voit apparaître une nouvelle génération de jeunes réalisateurs qui commencent à produire en Algérie, soutenus par le Ministère de la culture algérien. Plus de 400 festivals locaux et internationaux ont été créés, comme le festival de Jazz de Constantine. Après la décennie noire, la vie culturelle avait totalement cessé. De cette façon, l’action du ministère de la culture a été salutaire. Il faut maintenant passer le relais à la société, créer des associations culturelles solides."

"Aucune couverture sociale"

L'urgent est là. Laisser la société algérienne s’emparer de la culture, pour endiguer ainsi les freins quotidiens à la création artistique, témoins d’une politique insidieuse, non systématique mais révélatrice d’une suspicion d’Etat envers l’art. A l’instar d’Ahmed Khoudi, souvent contraint de se battre pour défendre ses projets : "cela fait des années que je veux travailler sur Caligula mais tout le problème est de trouver le théâtre qui voudrait porter le projet, ce qui n’est pas évident. Mais s’il est difficile de trouver un directeur de théâtre d’Etat qui adhère au projet, ce n’est absolument pas une restriction de la liberté de création car si je pouvais trouver un bailleur de fonds ou un producteur privé, je n’aurais aucune difficulté à monter la pièce."

Il poursuit : "Au cours des années 70 et 80, les artistes étaient employés à titre permanent au sein des théâtres d’Etat, ils étaient en quelque sorte fonctionnaires, ce qui n’était pas très motivant. Aujourd’hui la situation est différente, c’est un peu le même statut qu’en France sauf qu’ici, il n’y a aucun statut qui protège l’artiste, aucune couverture sociale, pas de congés spectacles. Les théâtres d’Etat – totalement subventionnés par le trésor public – proposent des contrats à durée déterminée, trois ou quatre mois à tout casser ; certains restent de longues périodes sans décrocher le moindre contrat."

Théâtre de Verdure à Oran. (Crédit: E.C)

Période charnière

De telles difficultés ne se sont pas exclusives au secteur théâtral. Amina Menia, jeune plasticienne formée à l’école des beaux arts d’Alger, nous guide à travers l'effervescence de la capitale algéroise. Alger la Blanche, si contrastée entre son architecture monumentale et les ruelles de la casbah, flancs palpitants de la cité.  Amina Menia prépare un film sur Fernand Pouillon d’après les archives de Jacques Chevallier en 1953, alors maire d’Alger. Son travail sera présenté au Mac (musée d’art contemporain de Marseille) en 2013. D’une manière générale, elle étudie les actes manqués perceptibles dans l’architecture de la ville d’Alger. Son précédent projet, pratiquement avorté faute d’autorisation, consistait ainsi à mettre en place une série d’installations éphémères, telle une sculpture en échafaudages, une autre en étaiement autour de la dent creuse d’un bâtiment détruit, comme pour en soutenir le fantôme ; ou encore une simple visite de la salle de vente des billets du métro d’Alger, alors en construction et fermée au public.

"On voit toujours dans mes projets un enjeu politique, alors que ma démarche est esthétique. Je voulais revisiter les lieux par une œuvre d’art, amener les gens à méditer. Mais à chaque fois, personne ne veut prendre le risque de donner son autorisation. La censure se situe davantage là, en amont des projets. La difficulté est que j’ai choisi une forme d’art qui est nouvelle ici. Je ne peux pas vivre uniquement de ce travail. Le partenariat avec Mp2013 arrive à une période charnière pour ma carrière." Et pour cause, il n’existe pas d’industrie de l’art en Algérie, presque pas de galeries, ou de collectionneurs. "Lorsque un écrivain sort un best-seller, il est édité au maximum à 2000 exemplaires" se désole Ameziane Fehrani, qui choisit avec délectation dans la petite librairie algéroise des Arts et des lettres, le roman de Mohammed Dib, L'incendie.

Ghellal Abdelkader, romancier et critique littéraire le confirme, alors qu’il est traduit en anglais et édité aux États-Unis et en Europe, il reste très peu lu en Algérie. "La liberté de création existe, mais les artistes ne reçoivent aucun apport de l’Etat." Pour ses romans, la plupart du temps, l’auteur ne touche rien, ce qui le contraint à travailler comme enseignant - chercheur à l’université d’Oran. "Un auteur est reconnu en Algérie s’il est reconnu ailleurs. C’est un paradoxe puisqu’en même temps, on sent un rejet de la littérature, de la culture étrangère." Seule parcelle de culture où l’on peut percer, d’après lui, la musique, et plus spécifiquement les chanteurs de raï, plus populaires. "C’est aussi parce que la musique est le secteur le plus mondialisé, et où l’on peut gagner en notoriété à travers le para culturel, comme le fait d’animer des fêtes, des mariages par exemple", explique Ameziane Ferhani.

Direction, Théâtre national d'Alger. (Crédit : E.C)

"S'exporter à l'étranger"

Les rappeurs du groupe T.O.X, (Theory of Xistence), deux frères oranais Fada Vex alias Cheikh Malik (Bourbia Malik) et Banis alias Machin Gun (Bourbia Anis), participeront également à l’année capitale. Rencontrés dans leur studio exiguë  face à une mosquée dardant son minaret vers le ciel azuré d'Oran, ils se disent "très heureux de s’exporter à l’étranger". Pourtant ils ne se font guère d’illusion, les retombées positives seront limitées en Algérie. Ils ont beau être y être perçus comme une école de rap, avec leur musique écrite en arabe algérien dialectal (mélange de langue berbère, de français, d’espagnol, de turc, d’arabe andalou), celle-ci se vend mal depuis leur création en 1996. "En matière de rap, l’Algérie est un terrain vierge, il faut imposer cette musique. En Algérie on a toujours vingt ans de retard, mais ça va se faire avec les jeunes générations. Pour nous faire connaître, nous avons métissé notre musique avec du raï – d’autant qu’Oran est la Mecque du Raï - du rap, du R&B et des musiques populaires algériennes. Nous avons aussi donné des concerts aux côtés d’icônes du raï. Par contre nous ne sommes pas aidés sur le plan médiatique" assure Malik, résigné.

Mais le problème ne se situe pas uniquement là, car aujourd’hui le groupe semble avoir séduit ses fans. T.O.X est contraint de s’autoproduire, à raison de 1000 exemplaires maximum par album. "C’est toute l’industrie du disque qui doit être remise en cause. Et des nouveaux métiers n’existent pas encore en Algérie" déplore Malik. Face à la difficulté de sortir des albums dans un marché du disque algérien quasiment inexistant, les frères oranais ont créé leur propre label "la Base prod". Rien à voir avec un problème de censure, insistent les rappeurs qui ne se privent pas pour composer des titres à charge contre tel politique, ou pour exprimer leurs difficultés à se produire en tant que musiciens rappeurs.

Autre plaie pour le secteur culturel, "le piratage, un problème national en Algérie" déplore Ameziane Ferhani. Il n’est pas rare en effet de trouver en magasin des films disponibles à la vente des mois avant leur sortie sur les écrans en Europe. Le groupe T.O.X ne parvient pas à vendre sa musique, constamment piratée sur le net. Il continue pourtant d’exploiter la toile comme moyen incontournable pour se faire connaître. Des titres sont même disponibles en téléchargement libre sur le site officiel du groupe. "Le combat commercial est perdu d’avance, nous faisons vraiment de la musique par passion"  assure Banis. Les moyens de subsistance, ils les gagnent en travaillant à côté.

Un disquaire à Oran. L'industrie de la culture peine à émerger. (Crédit : E.C)

Statut précaire

L’ONDA (office national des droits d’auteur) a le mérite d’exister, mais sa seule évocation suscite généralement soupirs et haussements d’épaules qui en disent long sur son efficacité. Le rappeur Banis témoigne, "sur trois albums déclarés, nous avons dû recevoir 150 dinars de droits d’auteur" - (environ 1,50 euros). "Cela fait des années que les autorités parlent de la promulgation d’un texte de loi sur le statut des artistes mais jusqu’à ce jour cela reste au niveau de l’intention. On peut dire que la situation des artistes dans notre pays est très problématique. Précaire est le mot qui convient le mieux pour qualifier celle-ci", regrette le metteur-en-scène Ahmed Khoudi.

Certains artistes lassés choisissent de partir. Dans le secteur théâtral, ce n’est pas rare d’après Ahmed Khoudi que "certains artistes, notamment ceux sortant de l’ISMAS choisissent de s’exiler". D’autres, peut-être la majorité, comme Amina Menia ou les rappeurs T.O.X, ne l’envisagent pas un seul instant. La mort dans l’âme, certains s’y résignent, à l’image de Ghellal Abdelkader. "Partir c’est mourir un peu, rester c’est mourir beaucoup", dit-il en référence au titre d’une de ses pièces, le regard bleu noyé dans un thé à la menthe.

Le groupe de rap T.O.X (Crédit : E.C)

Par Elodie Crézé, le 12 novembre 2012

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Vos commentaires

1 commentaire
sur " La culture algérienne en chantier"

Anonyme, 15 octobre 2013 à 16:18 min

Admirative et triste à la fois , je déplore la lenteur des échanges entre l' Algérie ( ma terre natale!!) et la France ...ainsi que les formalités drastiques exigées pour ceux qui veulent " séjourner" au pays de leur enfance !! Difficile à intérioriser !! J' ai 74 ans avec un esprit toujours jeune et ouvert à de meilleures relations franco- algériennes car j'ai laissé là- bas des amitiés attachantes et pleines d' humilité !!!!!

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